
« La force de la cité ne réside ni dans ses remparts, ni dans ses vaisseaux, mais dans le caractère de ses citoyens ». En reprenant cette citation de Thucydide, Laetitia Montanier, directrice de la Cité de l’Économie et des Métiers de Demain (CEMD), rappelle l’ambition de la structure de la Région Occitanie : être un lieu exploratoire où se rencontrent des mondes qui, trop souvent, s’ignorent. Acteurs publics, entrepreneurs, chercheurs, artisans, citoyens, artistes : tous sont appelés à penser le territoire non comme un cadre figé, mais comme un écosystème vivant, nourri d’expérimentations et d’alliances inédites.
Le 4 décembre, lors de la Longue-Vue « Créer des ponts entre les mondes : la Présidente et la Philosophe », organisée pour les cinq ans de la CEMD à Montpellier, Carole Delga, présidente de la Région Occitanie et de Régions de France, et la philosophe Gabrielle Halpern, en résidence au sein de la CEMD, ont échangé une heure durant, à travers un échange courtois et profond, loin des fracas de l’actualité.
Parmi les questions débattues : comment la pensée peut-elle inspirer la décision politique ? Pourquoi l’hybridation est-elle l’avenir ? En quoi le monde rural doit-il inspirer l’urbain ?

« Nous devons nous ancrer dans le réel »
Pour la présidente de la Région Occitanie, se qualifiant « d’élue du réel », une menace grandit : la transformation de la réalité elle-même. « Les populistes sont à l’œuvre dans notre pays, dans le monde. Ils prospèrent en créant des divisions, en faisant monter la peur. C’est une vielle recette des populistes : cliver, pour faire prospérer la haine. »
Carole Delga a aussi évoqué le rôle néfaste des réseaux sociaux : des espaces numériques capables de « travestir la réalité », ce qui rend d’autant plus indispensable un attachement ferme « à la vérité des faits », sans pour autant nier « les nombreuses menaces internationales, qui sont incontestables ». Selon elle, son ancrage dans le terrain est une réponse : « L’élue du réel que je suis démontre que nous pouvons surmonter les difficultés, et faire preuve de responsabilité, en étant dans le vrai et sincère dans son engagement. » Elle fustige ainsi « l’épidémie d’irresponsabilité » qui traverse selon elle la vie publique, « pas seulement aux extrêmes ».
Cet attachement se traduit par des inflexions nouvelles. Elle a notamment évoqué le statut de territoire d’expérimentation, accordé par le Président Macron à l’Occitanie sur les enjeux d’eau et de lutte contre la sécheresse. Un travail est conduit entre les services de la Région et le préfet de région pour adapter les règles juridiques et réglementaires aux spécificités de l’Occitanie, en première ligne face aux effets du réchauffement climatique. « Le national pourra s’inspirer des actions qui seront lancées en Occitanie. Je ne demande pas de droit d’auteur », a-t-elle plaisanté, en référence aux propositions susceptibles d’être dupliquées ailleurs.
Alors jeune diplômée, Gabrielle Halpern se rappelle de cette phrase souvent entendue, en 2008, au moment de la crise financière : « Le monde s’écroule, on n’a pas besoin de philosophe », rembobine-t-elle. Depuis près de 20 ans, elle est convaincue que la philosophie n’a de sens que si elle sort « du monde confortable des idées » pour aller vers le réel.

Gabrielle Halpern : « Il est temps de réconcilier les mondes »
Avec une forme d’humilité – rafraîchissante pour un esprit de son niveau -, Gabrielle Halpern avoue avoir énormément appris « sur le temps auprès d’une ouvrière en situation de handicap mental, sur la créativité auprès des entrepreneurs, sur l’imprévisibilité auprès des agriculteurs, sur l’espérance auprès des éducateurs spécialisés. Trop longtemps, nous avons séparé la pensée de l’action. Il est temps de réconcilier les mondes ».
Face aux troubles politiques actuels, la philosophe a convoqué l’esprit d’Aristote. Le rôle du politique est, disait-il, de « créer de l’amitié entre les membres de la cité ». Ce qui suppose de repenser les relations et les apprentissages. Par exemple, « pourquoi ne pas faire écrire aux enfants des lettres aux résidents de l’Ehpad voisin de leur école ? Ils comprendraient que le respect de la grammaire et de l’orthographe n’est pas un objectif en soi, mais sert à être compris par celui à qui l’on écrit ».
Attentive à développer son socle idéologique, Carole Delga décline un cap qui rejoint, sur le plan politique, la pensée philosophique de Gabrielle Halpern, structurée autour de la notion d’hybridation : réconcilier économie et écologie, promouvoir une croissance durable (« je ne suis pas une apôtre de la décroissance, je n’aime pas ce terme, qui n’est pas positif », clame-t-elle), rassembler des identités multiples dans un même commun.
Cette hybridation concerne aussi notre rapport aux lieux. Gabrielle Halpern a souligné combien « les lieux jouent un rôle », en s’appuyant sur cette pensée d’Elias Canetti : « Selon les images qui vous composent, votre existence prendra un tour tout différent ». Traduction : « Dis-moi ce que tu regardes, et je te dirai qui tu vas devenir », glisse la philosophe.
Carole Delga a prolongé : « L’architecture tient une place essentielle dans la citoyenneté. Elle permet de se projeter, de s’élever. Les Grecs et les Romains avaient déjà écrit sur la mise en scène d’un lieu de pouvoir et d’expression démocratique. À Montpellier, l’audace architecturale réveille, titille, interroge, ne laisse pas indifférent. Alors qu’ailleurs, dans d’autres villes, je trouve que ça ronronne ». La philosophe enchaîne sur la nécessité de mieux coopérer, en imaginant l’usage partagé des bâtiments publics : un collège utilisé différemment l’été ; un lieu vacant le week-end transformé en lieu d’exposition… Pour elle, « penser autrement les lieux, c’est penser autrement le vivre-ensemble ». Un brin frondeuse, elle invite aussi les associations à unir davantage leurs forces. « Trop d’initiatives sont menées dans leur coin. Il faut apprendre à créer des liens, pour économiser financièrement, mais aussi des espaces », lance-t-elle.
S’inspirer de la ruralité
Auteure du manifeste « Et si le rural inspirait l’urbain ? Pour une nouvelle approche du développement territorial » (Fondation Jean Jaurès), Gabrielle Halpern a également évoqué la crise de l’urbain, qui couve – pollution, solitude, immobilier hors de prix et manque de logements, stress… Une tendance souvent occultée par celle, trop largement commentée, des ruralités. Pour Gabrielle Halpern, certaines initiatives rurales inspirent déjà l’avenir, y compris celui des villes : qualité de l’eau, espaces naturels, nouveaux modes de production et de coopération. « Si la ruralité a raté le 20e siècle, elle sera à la pointe du 21e », lui a ainsi confié un entrepreneur implanté en zone rurale.
Elle-même ancrée dans la ruralité (originaire de Martres-Tolosane, dans le Comminges, où elle réside toujours), Carole Delga voit dans les initiatives locales et rurales une source d’espoir. « Dans nos villages, je suis frappée de voir des associations de copains recréer un café, un lieu de vie et de rencontres. C’est la preuve qu’il ne faut jamais désespérer. »
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Cahiers d’Inspiration : portes d’entrée pour prolonger la réflexion
La Longue-Vue est aussi l’occasion de valoriser les Cahiers d’Inspiration publiés par la CEMD, et distribués à cette occasion aux quelque 200 personnes présentes.

L’Esprit des Communs
Ce cahier explore la question du commun : comment les ressources, matérielles ou immatérielles, peuvent être gérées collectivement ?
Il interroge les gouvernances partagées, les solidarités territoriales et les nouvelles formes de coopération qui émergent dans les villages, les quartiers ou les organisations. Il éclaire les propos entendus lors de la Longue-Vue : penser la cité comme un ensemble de liens plutôt que comme une addition d’acteurs.
2050, L’Odyssée du Cinéma
Une plongée passionnante dans les transformations du cinéma à horizon 2050. Le Cahier met en lumière la transition écologique du secteur, l’évolution des métiers et des studios, les nouvelles écritures et les technologies émergentes, la place croissante des territoires comme écosystèmes créatifs…
L’opus rappelle combien la Région Occitanie s’est imposée comme terre de tournage, d’innovation et d’imaginaire. Il valorise un travail prospectif ambitieux, structuré autour d’analyses de professionnels, de scénarios narratifs et de données territoriales.
L’Intelligence des Territoires
Ce Cahier analyse la manière dont un territoire développe de la connaissance collective, de la créativité, de la capacité d’adaptation. Il invite à considérer le territoire comme une entité apprenante, en résonance avec les propos de Gabrielle Halpern sur la « réconciliation des mondes ».
On y trouve des approches sur la coopération, les lieux partagés, l’innovation distribuée et la manière dont les acteurs publics peuvent faciliter ces dynamiques.
… Mais au fait, que souhaiter à la CEMD, qui souffle ses 5 bougies ? « Je lui souhaite de l’imprudence, de l’impudence et de l’inattendu », projette Carole Delga.
Tous les Cahiers d’Inspiration sont téléchargeables gratuitement depuis le site de la CEMD : https://www.citedeleco.laregion.fr/page/cahiers-inspirants