Relations internationales : la Masterclass de Hugues Moutouh (Cercle Mozart)

30 mars 2026

Près de 55 minutes de prises de paroles fluides, sans note, sur un sujet des plus sensibles – la situation au Moyen-Orient et ce qu’elle raconte de l’évolution des relations internationales. Réalisée ce 27 mars au soir à la Clinique Saint-Jean (34), devant 300 invités membres du Cercle Mozart, la performance de Hugues Moutouh, ex-préfet de l’Hérault (2021-2023), aujourd’hui secrétaire général du Ministère de l’Intérieur, mérite d’être soulignée. Morceaux choisis.

Hugues Moutouh - Cercle Mozart
Hugues Moutouh, le 27 mars au soir à la Clinique Saint-Jean (Saint-Jean-de-Védas) détenu par le groupe Cap Santé (Lamine Gharbi, Pézenas – 34), lors de son intervention devant les membres du Cercle Mozart. ©Séverine Mignot

« En famille ici ». Loin de Paris, Hugues Moutouh a semblé vite retrouver ses marques. « Le département de l’Hérault est celui qui m’a le plus marqué. Je suis ravi de revenir ici, chez moi. Je me sens en famille ici. Je suis très honoré de cette nouvelle invitation, la 3e, pour intervenir devant vous », a-t-il salué en préambule. Avant de vite rentrer dans le vif du sujet.

Un conflit « pas toujours très raisonnable ». Si la guerre déclenchée fin février par Israël et les Etats-Unis contre l’Iran est « moralement peu discutable », Hugues Moutouh observe que le conflit « viole les règles du droit international. Le plus troublant, ce n’est pas tant cette violation – car le droit international est très souvent violé -, mais le fait que ce conflit n’est pas toujours très raisonnable. Les États-Unis ont déclenché avec leurs alliés israéliens une guerre de choix, volontaire, faite pour refaçonner le Moyen-Orient par la force. Pourquoi les Américains le font-ils ? Pour pousser leurs intérêts géopolitiques et stratégiques. Et derrière, il y a toujours un ressort psychologique dans ce que fait Trump. Il veut laver un double affront, celui de la révolution islamique et celui d’une prise d’otages (1979) qui reste ancrée dans la culture politique américaine. »

« Motivations pas toujours très claires ». Qu’en pensent les autorités françaises ? « Les motivations américaines ne sont pas très claires. Les objectifs poursuivis sont mal définis. L’implication dans le temps est très incertaine. Cela fait un mois. Ça va durer deux mois, d’après les autorités israéliennes. Mais en réalité, on n’en sait rien. Des militaires français affirment que si le but est de renverser le régime, cela peut durer 5 ou 6 mois. Trump s’est fichu dans un guêpier… Et on ne sait pas comment il va s’en sortir. Ce n’est pas une bonne nouvelle. Nous sommes certes impressionnés par l’armada américaine (11 porte-avions nucléaires, 4.000 avions de chasse…), le déploiement de moyens (…) Le fait que le gouvernement israélien demande plus de moyens ne veut pas dire que les troupes sont épuisées. Quand on voit le pilonnage systématique qui est opéré, la guerre ne va pas s’arrêter faute de munitions israéliennes ou américaines. »

Cercle Mozart - Les indiscretions
Soirée du Cercle Mozart, le 27 mars à la Clinique Saint-Jean ©Séverine Mignot

Un coût de la guerre très élevé et une issue incertaine. « 6 Mds$ ont été dépensés lors des deux seuls premiers jours. Et, en ce moment, la guerre coûte 1 Md$ par jour aux Etats-Unis. La guerre moderne coûte très très cher, et un peu plus aux alliés qu’à la cible. Les Etats-Unis se sont mis en économie de guerre. L’appareil industrialo-militaire américain s’est tout entier réorienté vers les besoins de l’Armée américaine. Ça doit faire réfléchir les alliés. Ces réorientations stratégiques des Américains datent d’Obama (2008-2016, ndlr). Et Trump continue. L’Europe n’est plus du tout un centre d’attention pour les Etats-Unis. Ce n’est pas récent. Sauf que Trump le dit brutalement, parfois vulgairement. »
La survenue des élections de mi-mandat, en novembre, plaident pour un arrêt de la guerre. « Les sondages sont mauvais pour Trump. 60 % des Américains craignent un enlisement. Il y a toutes les raisons rationnelles d’arrêter tout de suite. Mais ave Trump, on n’en sait rien », détaille Hugues Moutouh.

« Israël lutte pour sa survie ». Pour Israël, la situation est selon lui « beaucoup plus simple. La politique actuelle militaire, ultra agressive se conçoit, pour la simple raison qu’Israël lutte pour sa survie. Ils sont très au clair sur la stratégie, appelée ‘tondre le gazon’, à savoir ‘on passe et repasse’. L’idée est de neutraliser les capacités adverses périodiquement, pour éviter d’avoir à faire face un jour à une puissance qui les dépasse. Ce qui nous émeut en Occident est, pour eux, normal. C’est juste la guerre. Nous redécouvrons la vraie vie internationale. La guerre fait des morts, et les Israéliens acceptent ce prix-là. En matière internationale, il faut se mettre à la place de son interlocuteur. Ils vont continuer tant qu’ils sentiront qu’ils seront accompagnés par l’Armée américaine, qui permet de décupler leur force. Ils ont par ailleurs un appareil militaire époustouflant (…).
Mais les Israéliens font face à trois problèmes :
. Un risque de fuite en avant.
. Un risque d’Hubris (démesure), de sentiment de surpuissance, de sorte d’impérialisme athénien qui serait hors-sol et poserait un problème.
. Que Trump lâche tout, et passe un deal au désavantage des Israéliens.
 »

Iran : « nous sommes très surpris par leur résilience ». « On est très surpris par la réaction de la cible, l’Iran. On ne s’attendait pas à cette résilience. Le rapport à la mort n’est pas le nôtre. Il existe un sens du sacrifice, une foi patriotique, une radicalité chevillée au corps, chez une partie de la population. Les Gardiens de la Révolution et l’Armée iranienne représentent un million de personnes, prêts à se battre jusqu’au bout. Ils préfèreront que tout le pays s’effondre, que tous les Iraniens meurent, plutôt que de se rendre. Ce conditionnement à la guerre est le même chez tous les proxis iraniens au Moyen-Orient. D’où les difficultés que rencontre Israël dans sa progression terrestre au Sud Liban. C’est une progression difficile, et qui se paie cher.
(…) Les Iraniens ont un stock très important de missiles. Dans une guérilla balistique, ils cherchent à étendre le conflit géographiquement et dans le temps. 11 pays de la région ont été touchés par la balistique iranienne en un mois. La production de drones est par ailleurs massive en Iran. Les drones Shahed-136 coûtent très peu chers
. »

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Liban : « une situation très préoccupante ». La situation au Liban est jugée « très préoccupante, avec des dégâts très importants. Le pire scénario serait celui d’une guerre civile. Quand vous y allez, vous le ressentez, avec une communautarisation poussée à l’extrême. Tous les partis et mouvements qui, en France, font leur soupe de la communautarisation, devraient aller au Liban. Le risque d’éclatement de ce pays est réel. Il y a même le risque d’arrivée des Syriens pour faire la guerre au Hezbollah en les tapant à revers, et en devenant les alliés objectifs d’Israël ». Avant de reprendre cette phrase de de Gaulle : « Je m’envolais vers l’Orient compliqué avec des idées simples. »

Russes : les grands vainqueurs. La surveillance satellitaire russe « sert aux Iraniens. C’est un vrai sujet pour les Américains. La Russie est le grand vainqueur de ce qui se passe en Iran. Ils retirent les marrons du feu : ils vendent 20 dollars de plus le dollar le baril aux Chinois. La Chine a désormais besoin de la Russie. Il y a beaucoup plus grave : nous détournons les yeux de l’Ukraine. Qui regarde ce qui se passe en Ukraine, qui écoute les déclarations de Sergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères ? Tout le monde s’en fiche, alors que l’Ukraine est durement frappée. Alors que les Américains sont dans la panade, qui peut leur offrir un deal acceptable ? Les Russes. L’un des scénarios envisagé : que les Russes passent un pacte avec les Iraniens, leur demandentdes efforts importants, pour parvenir à un deal. Mais il y aurait un prix à payer en contrepartie. Et ce prix à payer, ce serait l’Ukraine. Si Trump peut obtenir un ‘good deal’ (bon accord) avec Téhéran, ce sera au détriment de l’Ukraine. »

« Les Chinois ont le temps pour eux. » Observateur attentif du conflit, « la Chine aide les Iraniens à épuiser l’oncle Sam. Ils savent faire. Ils l’ont déjà fait au Vietnam. Avec la Russie, ils ne s’apprécient pas, mais s’allient contre les Occidentaux. Les Chinois sont intéressés de voir la scission entre les Alliés occidentaux. Quand Trump demande aux Alliés de l’aide sur le détroit d’Ormuz, et que les Alliés disent non, ils sont intéressés aussi. C’est aussi le signe que les Etats-Unis ne peuvent pas tout faire. Les Chinois ont le temps pour eux. »

Et la France dans tout ça ? « La France identifie 4 risques : prolifération nucléaire, blocage prolongé du détroit d’Ormuz, scénario noir de la guerre civile au Liban, et la menace du terrorisme projeté. En tuant de façon ciblée un militaire français, les Iraniens envoient un message : ‘on ne comprend pas ce que vous voulez faire en envoyant votre porte-avion en Méditerranée, alors on vous frappe. Depuis, des échanges ont eu lieu, et, vous le remarquerez, il n’y a plus de mort militaire français. »

La suite en Iran ? Au rang des scénarios en Iran : « Un effondrement du régime iranien ; un régime qui tient et se recroqueville, un scénario à la nord-coréenne, qu’on ne peut pas exclure. 400 kilos d’uranium enrichi ont disparu. C’est quand même un sujet de préoccupation dans tous les états-majors ; Et ‘notre’ meilleur scénario, celui d’ouvertures diplomatiques, par lequel on obtiendrait l’infléchissement du régime, des compromis balistiques et nucléaires, avec des personnalités de la société civile qui arriveraient au pouvoir. Soyons honnêtes : nous ne sommes pas très optimistes sur ce qui va se passer. La situation plaide pour un regard très pessimiste sur le monde. »

« Fin de l’illusion post-moderne ». La chute du mur de Berlin a été marquée, selon Hugues Moutouh, par une sorte de « fin de l’Histoire » : démocratie libérale, doux commerce de Montaigne, paix perpétuelle de Kant… « On y a cru, et on en a tiré des conséquences, avec une réduction des budgets de Défense, au profit de la protection sociale. Nous avons élargi sans fin l’OTAN, pensant que les luttes de souveraineté et de puissance étaient finies. Mais on ne s’est jamais demandé la réaction provoquée par l’extension de l’OTAN vers l’Europe de l’Est. Cette extension n’était pas fondée sur une conception réaliste des relations internationales, mais idéaliste. Nous avons oublié cette réflexion du philosophe Raymond Aron, qui disait, en 1962 : « Qu’est-ce qui empêche les États de se faire la guerre ? L’équilibre des puissances, la dissuasion, et la prudence des gouvernants. »

« On n’a pas écouté Poutine. » « Poutine l’a dit dès 2007 lors de son discours de Munich. Il affirme ne pas vouloir d’un monde unipolaire, et revendique le droit de la Russie à une sphère d’influence. Ont suivi la guerre contre la Géorgie, l’annexion de la Crimée, puis la guerre en Ukraine. Avant l’Ukraine, l’Europe a réagi par des sanctions symboliques et par les relations diplomatiques. Ce n’est pas cher payé. On dit juste Poutine est fou’, on psychologise, mais sans tirer de leçon géostratégique. Dans un monde moderne, il va falloir d’adapter vite », conclut Hugues Moutouh.

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