CEMD 27/10/2025

24 octobre 2025
titre CEMD octobre 2025 - Les indiscretions

Revenir à la valeur de l’humain, pour construire de meilleurs lendemains. En partant de façon volontaire, à pied ou en stop, à la rencontre des habitants de l’Occitanie, dans les 13 départements. Les 8 et 9 octobre, La Cité de l’Économie et des Métiers de Demain (CEMD – Région Occitanie), à Montpellier, a accueilli une initiative inédite, à la croisée de l’utopie, d’une nouvelle forme de participation citoyenne et de recherche de sens : le Service Utopiste. Pendant trois mois, des volontaires ont sillonné la région, en posant en substance la question suivante aux habitants rencontrés : que pourriez-vous imaginer sur votre territoire, concrètement, si tout allait mieux ?

Service Utopiste 1 - Les indiscretions
©DR

Le projet est né d’un constat : dans une société en accélération permanente, où l’isolement et la fragmentation gagnent du terrain, que signifie encore “s’engager” ? Comment réinventer le fonctionnement du monde associatif, alors que les observateurs constatent une difficulté grandissante à mobiliser et fidéliser les bénévoles ? Comment redonner l’envie de se projeter dans nos sociétés, et redonner la parole aux citoyens qui sont finalement que très peu écoutés ?
L’enjeu est crucial. Car c’est bien le tissu associatif qui structure les territoires, ponctue nos vies, nous enrichit tous, en tissant du lien, en réparant les fractures, en inventant de nouvelles formes de solidarité. Des actions discrètes, mais qui relient les habitants, et redonnent du sens à la notion d’appartenance. Et si, en 2025, l’engagement devenait un terrain partagé d’exploration collective, où le ‘faire ensemble’ devient un moteur de transformation ?

« On marche à l’envers de ce qu’il faut faire »

À l’origine des Services Utopistes, Romane Berlingen, 30 ans, diplômée en aménagement du territoire. Après une expérience comme maîtresse d’école à Mayotte, en 2022, l’atterrissage en métropole est douloureux. « J’ai adoré enseigner à Mayotte. Mais à mon retour, je me suis pris les réalités sociales en pleine face. J’ai compris qu’on marchait à l’envers de ce qu’il fallait faire », confie-t-elle. L’écoanxiété la gagne. Son remède ? La rencontre. Non pas la rencontre pour la rencontre, mais bel et bien pour échanger en profondeur avec les habitants des territoires. « Je suis partie de chez moi à pied, avec ma cousine. On ne savait pas où dormir. Je voulais écouter les gens, retrouver la foi en l’humain. Car pour avoir foi en demain, il faut avoir foi en l’humain. »

Près de 3.000 km parcourus en Occitanie

De cette aventure naît une méthodologie de voyage social : le Service Utopiste. À pied ou en stop, les “aventuriers” partent interroger les habitants, partout sur le terrain : comment rêvent-ils leur futur ? À quoi ressemblerait un monde plus souhaitable ?
Les binômes, 2.613 au total (pour 70 candidats au départ, signe d’un besoin d’engagement de la population), ont sillonné, au printemps dernier, les 13 départements d’Occitanie, rencontrant, échangeant, dormant parfois chez l’habitant. Un vrai travail de fourmi, avec sa part d’imprévu, pour ces ‘Aventuriers’ : 2.934 kilomètres parcourus, 824 échanges formels et informels, 128 entretiens semi-directifs, et 76 heures d’entretiens enregistrées ! A chaque fois, l’authenticité est privilégiée. « L’exercice est tout sauf un sondage d’opinion. Pour les ‘aventuriers’, c’est une aventure collective, raconte Romane Berlingen. Former des binômes qui ne se connaissaient pas, les voir sortir de leur zone de confort, c’est un défi. » Les aventuriers ont pu se libérer du temps par différents biais – phase de transition, prise de congés, profils d’indépendants…

Service Utopiste 2 - Les indiscretions
©DR

« Redonner une place au rêve, désinfantiliser l’utopie »

Le Service Utopiste n’a rien d’un voyage naïf. « L’idée n’est pas de partir en croisade, mais d’écouter. Les gens ont besoin d’être écoutés », explique Romane Berlingen. Parmi les rencontres marquantes, celle avec un habitant, ingénieur en informatique. « Il rêvait juste d’avoir le temps de jardiner, de créer un potager collectif. Ce n’est pas un rêve fou, mais c’est un projet collectif, qui l’implique dans son territoire par le prisme de sa passion. Il faut redonner une place au rêve, et cesser de l’infantiliser. Rêver, ce n’est pas fuir la réalité : c’est un vecteur d’idées, de créativité, d’engagement. »

« L’Occitanie est un terreau de solidarité »

Pourquoi l’Occitanie ? « Parce qu’ici, il y a un terreau d’initiatives et de solidarité », souligne-t-elle. Grâce à une rencontre, aussi. Le projet est co-porté en partenariat avec une structure présente sur le territoire de la région Occitanie : l’île des possibles. « Il m’a fallu le faire porter avec une structure locale afin que le projet puisse se déployer au plus près des réalités du territoire. » Aussi soutenu par La Cité de l’Économie et des Métiers de Demain (Région Occitanie), la communauté 2030 Glorieuses, Pragma Management (recueil et analyse de données), la chaire UNESCO Complexité d’Edgar Morin (notamment Lionel Scotto d’Appolonia, directeur), l’agence de communication Patte Blanche (rédaction du livret, avec l’objectif d’en faire un livre), l’Ademe et le service Écusson Vert, le projet fédère un réseau inédit de partenaires.

Le territoire et le lien social, priorités citoyennes

Les entretiens réalisés entre avril et juin derniers dessinent une cartographie fine des préoccupations citoyennes. La méthode a cette grande vertu qu’elle donne la parole à des gens souvent invisibles et inaudibles dans les débats publics. « Dans les questionnaires participatifs, ce sont toujours les mêmes habitants qui répondent. Il y a un fort besoin de recréer du lien entre les instances décisionnaires et les citoyens », souligne Romane Berlingen. Cinq grandes thématiques émergent : le travail, l’éducation, la culture, le territoire (mobilité, alimentation) et la cohésion sociale.
La première, selon Romane Berlingen, reste le territoire : « Les habitants s’inquiètent de leur cadre de vie. » Puis, vient le lien social : « Le besoin d’échanger, de se rencontrer, revient partout, tout le temps. »
Les citations recueillies témoignent d’un attachement profond au local. En voici quelques-unes : « L’éducation doit aussi transmettre la culture locale. » (habitant du Tarn) ; « Les fêtes de village, c’est aussi notre identité. » (Aude) ; « On préfère travailler en collectif, ça donne du sens. » (Tarn-et-Garonne) ; « J’aimerais qu’on limite la place de la voiture, qu’on développe les transports collectifs. » (Hérault) ; « La culture, ce n’est pas que ce qu’on lit dans les livres, c’est aussi ce qui se passe dans le village. »

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Différents types d’aspiration selon les espaces

Selon les typologies d’espaces, les aspirations diffèrent. En milieu rural (moins de 5.000 habitants), l’importance du lien intergénérationnel domine, et « le tissu associatif reste un rempart contre l’isolement. » Par contre, dans les espaces périurbains (communes de moins de 50.000 habitants), où l’habitat est plus étalé, les habitants ressentent un manque de lieux de rencontre. Et, en ville dense (communes de plus de 50.000 habitants), la priorité est donnée « à la mixité sociale et à la participation citoyenne », compare Romane Berlingen.

« Avec Romane, nos deux énergies débordantes se sont croisées, sourit ainsi Lucien Bonhomme (association L’Île des Possibles). J’ai tout de suite vu un projet non seulement faisable, mais souhaitable. Nous avons apporté le soutien logistique, les contacts, les liens avec les acteurs locaux. »
Pour Florence Huc, coordinatrice économie circulaire à l’Ademe Occitanie, « le projet du Service Utopiste est à même d’accélérer la transition écologique dans les territoires. Il génère une connaissance utile pour les élus, les entreprises, les associations. Pour un futur désirable, il faut embarquer le plus de personnes possibles. »
Solène Bladou, de La Fabrique des Possibles, complète : « C’est un travail de fourmi. On sème des graines, on espère que ça pousse ! Pour constituer les binômes, nous avons cherché des profils variés, dans les associations, les offices de tourisme, sur les réseaux sociaux… pour que chacun devienne un passeur d’utopie. »

L’événement des 8 et 9 octobre, à Montpellier, s’est organisé autour d’une exposition des œuvres issues des voyages, d’un vernissage, d’une table ronde, de la présentation des premières données chiffrées et de la projection d’un documentaire de 15 minutes donnant la parole aux binômes et aux partenaires du projet.
« Nous voulons que le grand public goûte au Service Utopiste. Qu’il comprenne la démarche et sa force d’inspiration. Les gens sont capables de se projeter, si on les questionne et si on les écoute autrement. Et ça leur fait du bien de rêver ! », insiste Romane Berlingen. Loin de la morosité ambiante et des messages trop souvent anxiogènes, « partout sur les territoires, des femmes et des hommes tissent du lien, inventent de nouvelles formes de solidarité », se félicite la CEMD. Cette réalité trop souvent invisible, le Service Utopiste la met en valeur, par des visages, des voix, des émotions. Bien évidemment, cette démarche expérimentale ne nie pas les difficultés, et ne prétend pas sauver le monde. Elle a en revanche le mérite de montrer que rêver ensemble, par un échange constructif et respectueux, peut encore changer quelque chose. Et si c’était cela, s’engager en 2025 ?

> Le podcast du Service Utopiste accessible ici